1. A l’Est, le regard tourné vers Vilnius

    Depuis plusieurs mois, les tractations aux marges orientales de l’UE vont bon train. Bien que la politique initiée par l’UE en 2009 à l’égard de six républiques post-soviétiques ait souvent été qualifiée d’échec, les tensions entre Bruxelles et Moscou autour de l’imminent Sommet de Vilnius prouvent que l’UE, malgré ses crises, séduit encore à l’Est. Decryptage.

    Elles sont six républiques, toutes issues de l’Empire soviétique. Six républiques plutôt « occidentales » pour Moscou, six républiques « orientales » pour Bruxelles : Bélarus, Moldavie, Ukraine, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan.

    Le 28 novembre prochain, à l’occasion du 3e sommet du Partenariat Oriental, les républiques du Bélarus, d’Azerbaïdjan et d’Arménie ne sont pas pressenties pour signer quoique ce soit. Les concernant, le format de cet échange n’était pas adéquat et ce, pour différentes raisons.

    Du côté du Bélarus, la nature du régime, la spectaculaire détérioration des relations entre le président Loukachenko et Bruxelles qui achoppèrent notamment sur la question du respect des Droits de l’Homme, et surtout la participation à l’Union douanière pilotée par le Kremlin ont enterré tout espoir de voir l’initiative européenne porter ses fruits.

    Du côté arménien, c’est au mois de Septembre dernier que le président Sarkissian a annoncé sa décision de voir son pays intégrer l’Union douanière au détriment de son rapprochement économique avec l’UE. Rien d’étonnant au regard de l’omniprésence de Moscou dans la gestion des affaires arméniennes depuis la chute de l’URSS -  notamment dans le domaine militaire avec la question de la résolution du conflit du Haut-Karabakh – tout comme la pression exercée depuis de nombreux mois sur Erevan. Alors que l’Arménie était parvenue jusqu’ici à entretenir des relations tant avec l’UE qu’avec la Russie, cette décision enterre le développement de relations commerciales avec l’Europe.

    Enfin, le régime autoritaire azerbaïdjanais qui tient à conserver sa liberté de mouvement vis-à-vis de la Russie n’est pas pour autant enclin à signer un accord d’association avec Bruxelles, accord qui est conditionné à une adhésion aux valeurs de l’Etat de droit. Dès lors, les relations entre l’UE et Bakou se concentrent sur les approvisionnements énergétiques de l’UE et la coopération stratégique.

    Franchir le Rubicon ?

    Restent donc l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie qui se retrouvent confrontées à un dilemme cornélien : vers l’Est ou vers l’Ouest ?

    La Géorgie, qui a mené tambour battant de nombreuses réformes depuis sa révolution des Roses de 2003, n’a jamais faibli dans son aspiration à se rapprocher de l’UE et de l’Otan. Cependant, la cohabitation inédite l’année passée, qui vient de se conclure par une élection présidentielle saluée par les observateurs tant pour son déroulement et que son issue (l’alternance, ndlr), avait suscité des doutes quant au dessein du nouveau gouvernement du Rêve géorgien. Tout en réaffirmant son intérêt pour les structures occidentales, le premier ministre Bidzina Ivanishvili avait déclaré à plusieurs reprises l’intérêt de son gouvernement pour l’Union douanière russe, « une option à ne pas exclure ».

    Sauf cas de force majeure, la Géorgie paraphera ce 28 novembre à Vilnius les Accords d’association et de libre-échange. Helen Khoshtaria, co-fondatrice du think-tank géorgien GRASS, s’inquiète néanmoins de la suite : « Ce sera la plus grande avancée de ce gouvernement. Néanmoins, cela ne constituera pas une garantie pour le pays. Les positions antidémocratiques russes devraient s’accentuer une fois les Jeux de Sotchi passés, et le jeu russe dans la politique géorgienne devrait s’intensifier ensuite. »

    C’est que, dans la perspective des Jeux olympiques, Vladimir Poutine – en hôte et maître de cérémonie – est contraint de faire preuve de diplomatie. Quoique.

    Ces derniers mois, la Russie a, à plusieurs reprises et pendant plusieurs semaines, bloqué ses importations en provenance de Moldavie, d’Ukraine et de Géorgie ou menacé de le faire. La Russie a menacé de couper la fourniture de gaz vers la Moldavie et l’Ukraine cet hiver si un accord venait à être signé avec l’UE à Vilnius. La Russie a brandi la menace d’expulsion de plusieurs milliers de ressortissants moldaves travaillant sur son territoire. La Russie a avancé de plusieurs dizaines de mètres la frontière administrative de l’Ossétie du Sud, territoire qu’elle occupe depuis août 2008, grignotant davantage le territoire géorgien et y installant des barbelés.

    Envers et contre Moscou, la Moldavie semble néanmoins bien décidée à aller jusqu’au bout de ses démarches quitte à rompre définitivement avec le voisin russe. Côté ukrainien, le jeu est plus trouble. Viktor Ianoukovitch, leader du parti des Régions ancré à l’est du pays dans une région largement russophile, a créé la surprise quand il a annoncé la volonté de l’Ukraine de signer un accord d’association avec l’UE. Surprise car le président s’était jusqu’ici davantage rapproché de Moscou que de Bruxelles. C’était sans attendre une courte mais déterminante visite au Kremlin mi-novembre. Depuis lors, la volonté de l’exécutif ukrainien semble moins certaine, d’autant que la libération de l’opposante Ioulia Timochenko reste la condition sine qua non imposée par Bruxelles, condition à laquelle ne semble pouvoir se résoudre M. Ianoukovitch. Les négociations se poursuivent.

    Union Européenne vs. Union Douanière

    En Moldavie, en Ukraine, en Géorgie, indépendamment du jeu politique, ce qui émerge à la veille du Sommet de Vilnius, c’est l’expression de la volonté d’une plus ou moins grande majorité de citoyens de se rapprocher de l’UE, de profiter de l’erre du navire européen pour voir s’améliorer son cadre de vie, tant du point de vue économique que du respect des droits fondamentaux, de la justice ou encore de l’intégrité de l’Etat.

    L’offre alternative russe, elle, consiste à une adhésion à une union douanière embryonnaire qu’elle-même pilote. Ses conditions d’accès sont des plus simples : seul l’intérêt pour le projet et l’appartenance à l’espace post-soviétique justifient l’adhésion, sans qu’aucune mesure de convergence ou d’harmonisation ne soit préalablement exigée. Une procédure qui invite à s’interroger sur la vraie nature de cette Union, visiblement très centralisée et peu soucieuse des perspectives de développement.

    L’Union Douanière créée en 2010 est d’ailleurs déjà critiquée en son sein. Des tensions d’ordre politico-économique se manifestent régulièrement entre les autorités biélorusses et russes, la dernière affaire en date remontant à la crise de la potasse en juillet dernier. Au Kazakhstan, troisième pays prenant part à l’Union Douanière, les entrepreneurs se plaignent des nombreuses barrières douanières et administratives maintenues par la Russie malgré l’ouverture de son marché à ses deux partenaires. « Cette Union Douanière ralentit notre économie car nous en sommes en train de nous lier à l’économie russe qui elle-même stagne, explique Nargis Kassenova, directrice du Centre des études centrasiatiques. L’Union a été créée à la va-vite. La Russie a accéléré le processus alors que depuis un an les autorités kazakhes qui semblent avoir réalisé en quoi cela consistait ont tenté de le freiner. »

    Alors, si l’UE est loin d’être désintéressée dans la signature de ces accords à Vilnius, tant d’un point de vue économique que stratégique, concernant la Russie, le constat est simple : malgré des décennies de domination sous l’Empire russe, 70 années partagées sous la bannière de l’URSS, vingt années depuis les indépendances, la Russie n’est pas parvenue à ce jour à séduire et arrimer ces trois pays. A quelques heures du Sommet de Vilnius, c’est au moyen de méthodes datées de la Guerre Froide que Vladimir Poutine, dans une logique manichéenne, tente de retenir la Moldavie, la Géorgie et plus encore l’Ukraine qui ont chacune à leur manière le regard tourné vers l’Europe.

    @louisantoinelem

     

  2. GEORGIE - Les Roses, le Rêve, et après ?

    L’élection présidentielle de dimanche en Géorgie n’est pas capitale. Néanmoins, celle-ci met fin à l’ère Saakachvili, à l’ère Ivanishvili aussi, et à une année de cohabitation inédite. Elle marque le début d’un nouveau chapitre politique dont la nature incertaine soulève de nombreuses questions quant à l’avenir du pays. Décryptage.

    Le Rêve géorgien déçu

    C’était il y a un an, à l’issue d’une campagne électorale électrique, la coalition d’opposition le Rêve géorgien emmenée par l’oligarque Bidzina Ivanishvili avait renversé le parti au pouvoir depuis huit ans, le Mouvement national de Mikheïl Saakachvili, figure de la Révolution des Roses de 2003.

    Le personnage de Bidzina Ivanishvili – présenté comme l’homme providentiel appelé à devenir premier ministre – avait convaincu l’opinion faisant des élections parlementaires un plébiscite personnel. C’était grâce à des promesses sociales, diplomatiques et de justice que le Rêve géorgien avait acquis sa majorité au Parlement.

    « Tous les espoirs que j’avais ont été satisfaits, mais il est vrai qu’ils étaient faibles… Néanmoins les gens vivent mieux, la politique est meilleure », assure Sandro Tsagareli, un étudiant que nous avions rencontré en septembre 2012 pendant la campagne électorale.

    Son camarade Lasha Karazi est plus mesuré : « Nous avons assisté à une normalisation des politiques sociales mais dans l’ensemble la coalition n’est pas parvenue à rendre ses politiques efficaces. Les intentions étaient bonnes mais les résultats se sont révélés amorphiques. »

    Les indicateurs économiques ne sont pas au vert. Si la Géorgie s’est hissée au 9e rang international du classement Doing business de la Banque mondiale (12e en 2012) en hommage à ses orientations néolibérales, les Perspectives économiques mondiales présentées ce mois-ci par le Fonds monétaire international sont moins bonnes. La croissance passe de 6,1% en 2012 à 2,5% en 2013 avec une perspective de 5% pour 2014. Le chômage quant à lui devrait augmenter les deux prochaines années pour passer officiellement de 15% en 2012 à 17,3% en 2014. Le bilan économique du Rêve géorgien ne fait donc pas rêver.

    « Ce gouvernement n’a pas tenu ses promesses, n’a pas su mener de politique économique en tant que telle. L’explosion des dépenses sociales a mis sous pression les milieux d’affaires. Aucun investissement étranger sérieux n’a été enregistré, expose Helen Khoshtaria, co-fondatrice du think-tank GRASS. Pour se justifier, Bidzina Ivanishvili explique désormais que l’année passée a permis de passer d’une économie criminelle à une simple économie et que l’année prochaine permettra de s’orienter vers une économie libre. »

    Mais c’est surtout le piètre état des relations avec la Russie – que le Rêve géorgien avait promis de normaliser – et la situation de sécession dans laquelle se trouvent les régions d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud qui pèsent sur le développement économique du pays. Si l’export du vin et des eaux minérales géorgiennes vers le marché russe a été autorisé cette année par le Kremlin pour certains producteurs (la Géorgie était soumise à un embargo depuis 2006, ndlr), les services sanitaires russes ont depuis menacé de revenir sur leur décision. La politique menée par le Rêve géorgien à l’égard de la Russie a certes été moins agressive qu’auparavant mais n’a pas pour autant été couronnée de succès. La Géorgie reste donc économiquement un pays risqué privé de développement par l’occupation russe.

    L’absence de leadership

    « Lors des élections parlementaires en 2012, les Géorgiens avaient voté pour Bidzina Ivanishvili. Il était le seul à avoir une légitimité dans ce gouvernement, explique Lasha Karazi. Le fait qu’il ait annoncé son retrait de la politique à l’issue de la présidentielle est une grande source d’instabilité, un vide de légitimité qu’il faudra combler. »

    Après le 27 octobre, le premier ministre Bidzina Ivanishvili retournera au milieu des affaires après avoir nommé son successeur ; le tonitruant Mikheïl Saakachvili, lui, cèdera son poste à un nouveau président élu, aux pouvoirs désormais limités. Qui alors leur succèdera ?

    « Guiorgui Margvelashvili a été choisi comme candidat du Rêve géorgien à la présidence. C’est quelqu’un de bien, d’éduqué, d’expérimenté mais c’est un indécis », confie Sandro Tsagareli.

    Ministre de l’Education depuis un an, Guiorgui Margvelashvili a été très ostensiblement soutenu par le populaire premier ministre. Ce dernier a même invité le candidat à se retirer en cas de ballottage, mettant la pression sur les électeurs appelés à se mobiliser.

    Selon la dernière étude menée par NDI, parmi les 23 candidats enregistrés dont des adorateurs de Staline, des ultra-orthodoxes et un certain nombre d’inconnus du public national mais très implantés dans leurs régions respectives, Guiorgui Margvelashvili aurait 39% d’intention de vote parmi les électeurs se prononçant, suivi de Davit Bakradzé, 18%, et Nino Bourdjanadzé, 7%.

    Ces deux derniers – le premier est le candidat du Mouvement national de Mikheïl Saakachvili, la seconde est à la tête du parti Géorgie unie – ont pour point commun d’avoir tous deux occupé le poste de speaker sous la présidence Saakachvili.

    Le premier est très proche de l’actuel président, la seconde s’en éloigna en 2007 pour devenir sa plus fervente opposante.

    Coïncidence ou projet politique, le candidat du Rêve géorgien Guiorgui Margvelashvili s’associa politiquement à Nino Bourdjanadzé à deux reprises, en 2003 pour les élections parlementaires et en 2008 comme conseiller de sa fondation.

    « Nous assistons à un soutien croissant de la part de la population à Nino Bourdjanadzé, analyse Helen Khoshtaria. C’est parce qu’il y a visiblement une alchimie entre elle et Ivanishvili qui ne l’a jamais critiquée publiquement contrairement aux autres candidats (…) Il faut savoir que la Russie a besoin de contrôler la Géorgie au moyen de marionnettes. »

    En effet, Nino Bourdjanadzé est le seul homme politique géorgien à avoir rencontré Vladimir Poutine depuis la guerre d’août 2008 et à être ouvertement pro-russe. Elle pourrait être qualifiée de « candidat du Kremlin ».

    Le départ simultané des deux leaders apparaît donc comme une source d’instabilité. Des courants hétéroclites pro-russes et pro-occidentaux se côtoient et ce, même au sein de la coalition du Rêve géorgien. Dès lors, les questions qui restent sans réponses sont : après l’élection, qui Bidzina Ivanishvili désignera comme premier ministre pour lui succéder ? Ce dernier sera-t-il pro-russe ou pro-occidental ?

    Un avenir incertain

    Pour l’heure, à Tbilissi, on ne sous-estime pas la puissance du jeu russe mené dans l’ombre. D’autant que ce moment charnière intervient à un mois du sommet de Vilnius, date à laquelle la Géorgie est pressentie pour signer l’accord d’association avec l’Union Européenne (UE) dans le cadre du Partenariat oriental.

    Cette perspective ne réjouit pas Moscou qui a déjà tenté, fin août, de contraindre l’Ukraine (également appelée à signer à Vilnius l’accord d’association, tout comme la Moldavie, ndlr) à renoncer à ses ambitions européennes en bloquant ses exportations vers la Russie.

    Le 23 octobre dernier, Bidzina Ivanishvili a réaffirmé l’intention de la Géorgie de signer l’accord d’association, assurant que la Russie ne pouvait pas ouvertement s’y opposer. Le même jour, Anders Fogh Rasmussen, secrétaire général de l’Otan, saluait l’engagement de la Géorgie à intégrer l’Alliance, destinée à laquelle il croit fermement.

    En même temps, quelques semaines auparavant, alors qu’il réaffirmait l’intérêt de la Géorgie pour les structures occidentales, Bidzina Ivanishvili précisait que l’étude d’une entrée dans l’Union douanière poutinienne n’était pas exclue. Et c’est cette ambiguïté constante dans le discours du premier ministre qui inquiète.

    Alors qu’une frange de la population géorgienne appelait encore récemment à boycotter les Jeux olympiques de Sotchi qui auront lieu à quelques centaines de kilomètres de la Géorgie, le gouvernement affirmait ne pas vouloir pour le moment franchir ce pas afin de ne pas exaspérer Moscou.

    Quelques jours auparavant pourtant, l’armée russe avait avancé la ligne d’occupation de l’Ossétie du Sud en territoire géorgien de plusieurs centaines de mètres afin de la calquer sur le tracé soviétique, menaçant d’atteindre une portion stratégique du pipeline souterrain Bakou-Soupsa. Aucun membre du gouvernement géorgien ne s’était rendu sur place, le premier ministre déclarant que cela n’aurait eu aucun impact sur la situation.

    « Si la Géorgie signe l’accord d’association, ce sera la plus grande avancée de ce gouvernement, dans la lignée de la politique menée sous Saakacvhili. Néanmoins, cela ne constituera pas une garantie pour le pays. Les positions antidémocratiques russes devraient s’accentuer une fois les Jeux de Sotchi passés, le pire reste à venir », prévient Helen Khoshtaria.

    De la recomposition du pouvoir géorgien et de sa nature nouvelle dépendra donc l’avenir de la république caucasienne, entre Ouest et Est. Une orientation qui devrait se préciser dans les mois à venir.

    @louisantoinelem

     

  3.  

  4. Pourquoi l’Asie Centrale est instable

    Défis politiques, ressources inégales, menace islamiste, l’Asie Centrale et ses cinq républiques post-soviétiques est souvent pressentie comme une zone de conflits potentielle. Aux portes de l’Afghanistan, la région est instable. Pourquoi ?

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              1.   Des états fragiles

    Les régimes centrasiatiques sont caractérisés par le népotisme et la corruption. Au pouvoir depuis la chute de l’URSS, les dirigeants Noursoultan Nazarbaïev (Kazakhstan), Islam Karimov (Ouzbékistan) et Emomalii Rahmon (Tadjikistan) ont poursuivi une politique oligarchique et autoritaire dont les réalisations en terme de développement et de bien-être se sont avérées plus que limitées. Si le Kazakhstan, grâce à ses ressources naturelles, a su développer à l’étranger l’image d’un pays moderne en plein développement symbolisé par la nouvelle capitale d’Astana, la réalité est différente. La rente naturelle kazakhe ne profite en fait qu’à une oligarchie peu soucieuse du développement du pays.

    Les politiques publiques héritées de l’époque soviétique ont permis au Kazakhstan et à l’Ouzbékistan de « sauver les meubles » sans pour autant réformer l’Etat. La litanie de la stabilité dont font usage pour se légitimer tant Islam Karimov que Noursoultan Nazarbaïev cache en fait un cruel manque de modernisation et l’inadéquation d’un pacte multiethnique maintenu scellé par la peur et l’autoritarisme.

    Le massacre ouzbek d’Andijan en 2005 ou celui de Janaozen au Kazakhstan fin 2011 montrent la fragilité de ces régimes dont seul l’usage de la force ou de la torture assure la pérennité toute relative.

    Les Kirghizs, eux, ont choisi la voie révolutionnaire à deux reprises, en 2005 et 2010, sans que les effets escomptés n’aient été au rendez-vous, tant sur le plan politique qu’économique. Le président Bakiev élu en 2005, déchu en 2010, fut accusé comme son prédécesseur de corruption et de népotisme. N’étant pas parvenu à établir un consensus multiethnique national, la légitimité de l’Etat diminue, notamment dans le sud du pays dans la vallée de Ferghana où vit une importante communauté ouzbèke.

    Les expériences révolutionnaires kirghizes ont néanmoins servi de leçon. Mikhaïl Sizov, à la tête du parti d’opposition kazakh Alga! qui a été interdit par le régime de Noursoultan Nazarbaïev m’expliquait en octobre 2012 : « Il ne faut pas commettre l’erreur kirghize. Critiquer ne suffit pas, il nous faut être préparés en formant des spécialistes qui seront prêts le jour J. »

    La voie de la libéralisation kirghize plébiscitée à l’époque par les instances internationales et les Etats-Unis a été abandonnée en l’absence de résultats positifs. Déçu, le Kirghizstan se retourne vers son voisin russe dont il bénéficie de l’aide directe, et s’apprête à intégrer l’Union douanière du Kremlin.

    Le Tadjikistan atteint lui des sommets en terme d’instabilité. Frontières poreuses, autorités inefficaces et quasi illégitimes, l’Etat est absent. Outre le séparatisme qui agite le Haut-Badakhchan (40% du territoire tadjik, NDLR), l’appareil d’Etat vit en partie sur les ressources générées par le transit des armes et de la drogue via le Pamir dont le Kirghizstan bénéficie aussi. « Le Tadjikistan entame 2013 sans avoir rien de positif à déclarer pour 2012 », déplorait Louise Arbour, présidente de l’International crisis group.

    Le Turkménistan vit quant à lui dans une grande autarcie.

              2.   Des régimes vieillissants

    L’absence de modernisation résulte en partie de l’absence d’alternance et de libertés depuis les indépendances. Premiers secrétaires du Parti communiste avant de devenir présidents, Islam Karimov et Noursoultan Nazarbaïev sont au pouvoir respectivement en Ouzbékistan et au Kazakhstan depuis 1989. Aujourd’hui rattrapés par l’âge et la maladie, leur succession et son impact sur la continuité de l’Etat inquiètent les deux grandes républiques centrasiatiques.

    En Ouzbékistan, les rumeurs vont bon train alors que le spectre de la sulfureuse Goulnara Karimova, fille du dictateur Islam Karimov, femme d’affaire, styliste, scénariste, chanteuse, diplomate et envoyée de l’ONU, plane sur la succession. Si cette option est fréquemment évoquée, les préoccupations de « Gougousha » semblent très éloignées des problèmes politiques ouzbeks. Peu crédible vu de l’étranger, le choix de Goulnara Karimova permettrait cependant au clan familial de garder la mainmise sur le pays sans être inquiété par d’éventuels successeurs.

    Au Kazakhstan, la succession par filiation n’est pas officiellement à l’ordre du jour : les deux gendres de Noursoultan Nazarbaïev avaient été pressentis avant d’être vraisemblablement écartés. Encore récemment, le conseiller du président Yermukhamet Yertisbaïev affirmait qu’il n’y aurait pas de deuxième Nazarbaïev. « La  question  qui  agite  le  pays  c’est  comment  transmettre  le  pouvoir  et  à  qui, résume Tatiana Troubatchova, rédactrice en chef de l’hebdomadaire kazakh Respublika, aujourd’hui censuré. Quand  bien  même Nazarbaïev  voudrait  le  transmettre  à  quelqu’un,  ce  n’est  pas  sûr  qu’il  y  parviendrait. Certains envisagent déjà un scénario syrien. » Les spéculations se poursuivent sur l’avenir politique du pays mais surtout sur l’état de santé du président : beaucoup de ses apparitions médiatiques actuelles seraient en fait des enregistrements recyclés.

              3.   Des ressources inégales

    Deux types de pays se distinguent en Asie Centrale : les pays d’amont et les pays d’aval. Les premiers ont un fort potentiel hydroélectrique et seraient en mesure de contrôler régionalement la ressource en eau. Mais les seconds détiennent d’importantes richesses du sous-sol et notamment les énergies fossiles, ce qui leur assure – pour le moment – une position dominante.

    En amont, le Kirghizstan et le Tadjikistan seraient à même de développer une importante capacité hydroélectrique afin de mettre un terme aux coupures hivernales électriques et gazières auxquelles les soumettent chaque année le Kazakhstan et l’Ouzbékistan.

    La Russie s’est engagée en septembre dernier à construire le barrage kirghiz Kambarata-1 (275 mètres, 1,7 milliards de dollars) et quatre autres stations hydroélectriques en amont de la rivière Naryn. Le Kirghizstan exploite déjà le monstre Toktogul construit à l’époque soviétique, et a livré en 2010 le barrage Kambarata-2, premier de cette longue série d’ouvrages hydroélectriques appelés à être édifiés d’ici sept ans. La réalisation de ces projets devrait faire passer la puissance kirghize de 2,4 à 6 milliards de kilowattheures annuels.

    Le Tadjikistan lui, aussi épaulé par la Russie, poursuit la construction du très controversé barrage de Rogoun dont le projet date des années 1970. Rogoun procurerait 13 milliards de kilowattheures annuels au pays le plus pauvre d’ex-URSS, lui permettant d’être autosuffisant mais aussi de devenir exportateur net d’électricité vers l’Afghanistan frontalier, le Pakistan et la Chine. On estime que sa mise en eau, s’il était achevé, tarirait le flux vers l’Ouzbékistan pendant plus de 20 ans.

    Des points de vue kirghiz et tadjik, ces projets hydroélectriques mettraient un terme à la dépendance et sortiraient les deux républiques de l’ornière économique dans laquelle elles sont plongées depuis la chute de l’URSS.

    En aval, au Kazakhstan mais surtout en Ouzbékistan, la finalisation de ces projets anciens n’est pas envisageable. La quasi monoculture du coton qui fait de l’Ouzbékistan le 5e producteur et le 2e exportateur mondial d’or blanc ne peut se passer d’eau.

    Les deux grandes républiques centrasiatiques refusent la remise en cause de l’accord tacite hérité de l’époque soviétique qui veut que les pays d’aval alimentent les pays d’amont en énergie, et que ces derniers les irriguent en retour.  Plus généralement, elles refusent de voir leur position dominante remise en cause et la dépendance de leurs voisins kirghiz et tadjik réduite.

    « Les choses pourraient s’aggraver et mener à des confrontations voire à une guerre. C’est pourquoi quand on parle de rivières transnationales, on doit se ranger à l’avis de la communauté internationale dont la condition préalable est l’accord des pays riverains, et des pays d’aval (…) », déclarait il y a peu Islam Karimov. En l’absence de coopération régionale, la répartition des ressources alimente l’instabilité.

              4.   Tensions ethniques et islamisme

    Ces dernières années, les tensions ethniques se sont confirmées au Kirghizstan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan.

    Les pogroms d’Och et de Jalal-Abad qui ont opposé populations ouzbèkes et kirghizes en 2010 dans le sud du Kirghizstan démontrent l’échec d’une politique nationale dont l’objectif aurait été de rassembler Kirghizs et minorités ethniques. Les incidents dans cette région appartenant à la vallée de Ferghana sont violents et récurrents.

    Sous la chape de plomb ouzbèke, l’apparente stabilité cache en fait des tensions latentes dans la même vallée de Ferghana. Vallée fertile à cheval sur les territoires ouzbek, kirghiz et tadjik, elle héberge un cinquième de la population centrasiatique et concentre la majorité des tensions ethniques régionales. Ferghana connut des troubles à plusieurs reprises, sévèrement réprimés en Ouzbékistan lors du massacre d’Andijan en 2005 dans lequel 1500 Ouzbeks trouvaient la mort sous le feu de la police du dictateur Islam Karimov.

    Outre ses problèmes interethniques, la vallée de Ferghana est le berceau du terrorisme islamiste centrasiatique. Né des indépendances et de l’effondrement du système soviétique, celui-ci a essaimé dans la région au cours des années 1990 : luttes politiques à l’encontre des nouveaux régimes, attentats et conflits armés se sont multipliés en Ouzbékistan, au Tadjikistan et au Kirghizstan.

    Ces mouvements islamistes ont entretenus et entretiennent toujours des liens forts avec les moudjahidines tchétchènes, arabes, afghans et pakistanais. L’Ouzbékistan d’Islam Karimov a choisi, dès le début des années 1990, la manière forte de lutter contre l’islamisme. Il a fermé le pays et notamment ses frontières avec l’Afghanistan et le Tadjikistan qu’il rend responsable de tous les maux, et a limité la ferveur de l’islam ouzbek et l’accès aux mosquées.

    A l’issue de la guerre civile en 1996, le Tadjikistan a autorisé le Parti de la renaissance islamique du Tadjikistan qui revendique un islam politique. Mais aujourd’hui, c’est davantage la popularité du parti illégal et islamiste radical Hizb al-Tahrir al-Islami qui inquiète. La porosité avec l’Afghanistan et ses Talibans, l’absence de lutte contre les réseaux terroristes tadjiks mais aussi ouzbeks qui s’y étaient réfugiés a incité Islam Karimov à ne pas coopérer davantage avec les autorités tadjikes. La « talibanisation » du Tadjikistan est aujourd’hui avancée comme une solution politico-économique au marasme dans lequel est plongé le pays.

    Le Kazakhstan, qui avait été épargné jusqu’ici, a connu une multiplication des attentats dans l’ouest du pays. Les mouvements islamistes semblent s’y développer au même rythme que la gronde sociale qui y sévit sur les champs gazo-pétroliers.

    Si l’opération Enduring freedom menée par la coalition en Afghanistan a porté dès 2001 un coup sévère à ces réseaux islamistes centrasiatiques, ceux-ci n’en sont pas moins toujours présents et actifs. Alors que l’opération arrive à son terme et que le retrait progressif est annoncé à partir de 2014, la question de la stabilité de la Grande Asie Centrale (Asie Centrale, Afghanistan, Pakistan, NDLR) est posée. Les régimes centrasiatiques, la Russie et de nombreux experts craignent une déstabilisation régionale née de ce vide afghan.

    Louis-Antoine Le Moulec

     
  5. Dans neuf jours, jour pour jour, Ilham #Aliyev sera réélu pour la troisième fois à la tête de l’#Azerbaïdjan. Nul doute sur l’issue du scrutin alors que les arrestations se poursuivent à #Bakou. Face à la ville, le palais construit pour accueillir l’Eurovision en 2012 (à gauche), ainsi qu’un mastodonte de béton destiné à accueillir l’armée lorsqu’elle fête la nation azerbaïdjanaise.